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Témoignage de Thérèse: école qui rejette, école qui intègre

Paroles de déracinés

Extrait de l'Anthologie de témoignages attendrissants recueillis par Jean-Pierre Guéno dans *Chers pays de mon enfance... Paroles de déracinés*

 

 

*Ecoles* (Témoignage de Thérèse)

 

Ici, c'est Aubervilliers, où il fait froid, où il fait gris, où il fait triste. Le ciel est sombre, balayé de fumées noirâtres, les murs sont sales, ça sent mauvais comme une odeur de suie un peu acre et qui pique les yeux. C'est, paraît-il, à cause d'une usine de colle toute proche et de Babcock. Il y a des rues avec des caniveaux, des autobus qui tintent à chaque arrêt, des gens tristes qui marchent sans se regarder et sans se dire bonjour... Mais ici, c'est la France.

On lui a bien expliqué à la petite fille qu'il ne faut plus avoir peur. Certes, cette peur-là a disparu. Maintenant, c'est autre chose. C'est quelque chose de lourd et de triste. Il lui a suffi d'aller dans la rue pour sentir qu'elle n'est pas comme les autres. On la laisse de côté. Les autres courent, crient, s'amusent. Elle, elle regarde. On ne veut pas d'elle pour jouer au ballon, pour sauter à la corde. Elle ne comprend pas le français, mais elle ne se trompe pas : ce sont bien des injures qu'on lui lance avec des rires et des yeux méchants. Plus tard, elle aura encore plus mal quand elle comprendra : « Sale Espagnole ! Sale pingouin ! Retourne dans ton pays ! Tu manges le pain des Français ! » Ça ne finira donc jamais ! Là-bas, au village, on l'a chassée de l'école parce qu'elle était fille de républicain ! Ici ? Parce qu'elle est espagnole ! Pourtant, ici, c'est la France ! À la maison, on ne cesse de lui dire : « II ne faut plus avoir peur. Il ne faut pas être timide. Il faut apprendre le français. »

Quelle émotion, quel cauchemar quand il a fallu aller à l'école. Elle n'est pas comme les autres. Elle n'est pas d'ici. Comment peut-on être d'ailleurs ? C'est toujours le même étonnement suivi du même rejet. Elle voudrait tellement être comme tout le monde ! Surtout qu'on ne la remarque pas, qu'on ne sache pas qu'elle est espagnole. Sa tactique ? Se faire toute petite. S'effacer. Baisser les yeux, comme si baisser les yeux pouvait rendre invisible. Se taire. Faire semblant de comprendre, hocher la tête, hausser les épaules. Et sourire. Cacher cette peine, cette tristesse qui lui serre le cœur. Mais au premier mot de la maîtresse, un gros sanglot trop longtemps retenu lui monte à la gorge et elle se met à pleurer. La maîtresse parle, elle parle d'elle sans doute car les yeux la regardent autrement. Dans la cour, les élèves forment une ronde. À l'écart, elle regarde. Tout à coup, une main la saisit et l'entraîne de force dans la ronde. C'est la maîtresse. Jamais geste ne lui fut plus doux.

THERESE

 

 

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