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Témoignage de Maurice: Départ sans retour d'Alger à 12 ans

Paroles de déracinés

Extrait de l'Anthologie de témoignages attendrissants recueillis par Jean-Pierre Guéno dans *Chers pays de mon enfance... Paroles de déracinés*

 

 

*Le chardonneret* (Témoignage de Maurice)

 

Maurice était le petit-fils d'Andalous très pauvres, maçons ou gardiens de cochons noire. Ils abandonnèrent son père Antoine, qui devint gendarme après avoir été apprenti charron puis militaire. Quelques mois après leur retour en France, à Gourdon, dans le Lot, Maurice et sa soeur Thérèse perdront leur parenté fauchée par le cancer.

Nous embarquâmes donc à Alger, sans espoir de retour.

Depuis des mois, les plus folles rumeurs couraient dans les cours de caserne et de récréation. Les armureries étaient dévalisées, les couteaux affûtés. On ne s'endormait qu'après avoir vérifié plusieurs fois les verrous, la nuit le moindre chat faisait sursauter. La raison et le sens de l'Histoire commandaient de partir, mais le cœur s'y refusait. On attendit la fin de l'année scolaire dans l'espoir d'une mutation et de la revente de nos pauvres meubles encombrants.

J'avais douze ans. La France était pour moi une carte de géographie suspendue au mur de la classe. On nous disait la douceur de son climat, le charme de ses crépuscules qui n'en finissaient pas de finir. Un malaise s'était installé entre mon copain Bekretaoui et moi : savait-il ? Que ferait-il ? On étudiait, on s'amusait ensemble, mais on ne riait plus. Il s'assombrit davantage quand je lui dis que je partirais en juillet mais n'eut pas un mot pour me retenir.

La mutation arriva. Je fis mes adieux à mes cousins - ah, toutes nos galopades à cru sur des ânes vers les oueds rafraîchissants ! - à mon maître auquel j'offris ma rosé des sables, à mon copain arabe : nous avions tous deux les yeux mouillés mais, comme on le dit, les garçons ne pleurent pas.

Mes parents me demandèrent ce que je souhaitais emporter, je répondis que c'était le chardonneret dans sa cage. Ils acceptèrent.

Quand le bateau quitta le port, seuls mes parents et ma sœur regardaient en arrière. La mer était violette, les dauphins nous accompagnaient, j'avais la cage à la main et la vie devant moi. A l'arrivée, Port-Vendres me parut minuscule. En haut d'une colline, un cheval tirait encore une charrue entre deux rangées de vigne. La descente du bateau fut mouvementée, on se retrouva enfin sur le quai, un peu perdus au milieu des valises. C'est alors que je découvris que mon chardonneret était mort. J'éclatai en sanglots.

Il fallut prendre le train à vapeur, en changer, pour arri¬ver en fin d'après-midi dans le Lot. Nous étions fatigués, silencieux. Il n'était pas d'usage de se plaindre dans notre famille. Une dernière déception nous attendait : le logement réservé ne serait disponible que dans quelques semaines, nous devions vivre jusque-là dans deux chambres d'auberge. Elles sentaient terriblement la vache car il y avait une étable juste en dessous. Nous mangeâmes enfin. On nous servit une soupe rustique qui cuisait dans la grande cheminée. Je regagnai ma chambre, me déshabillai. C'était ma première journée de petit Français de France. Je me couchai avec un ultime regard sur la cage vide. Mon enfance s'était envolée.

MAURICE

 

 

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