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   Etoile au Coeur 

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Temoignages

 

 

 

Lettre de Monique à sa mère adoptive qui l'a protégée de la rafle

Lettre aux étoiles

Extrait de l'Anthologie de témoignages bouleversants recueillis par Jean-Pierre Guéno dans *Paroles d'étoiles*

 

 

Lettre de Monique, juive protégée pendant la guerre par une femme qui a su l'élever dans l'insouciance

 

Chère maman Russeau,

Cela sonne tout drôle, généralement le mot maman se suffit à lui-même, il est bien rare qu'il soit suivi d'un nom de famille. C'est pourtant comme cela que maman et moi nous parlions de toi après la guerre car, à une période où beaucoup d'enfants autour de moi n'avaient pas de maman, j'avais, moi, la chance d'en avoir deux. Cette chance, j'en ai pris conscience très tardivement, et c'est bien là le miracle, ton miracle.

Le hasard m'a conduite à Condé-sur-Huisne, dans ta famille, fin 1941 ou début 1942, petite fille de quatre-cinq ans et, des deux années ou plus que j'ai passées là, jusqu'à l'été 1944, je n'ai que de bons souvenirs, et j'en ai beaucoup. J'ai vraiment l'impression d'avoir vécu dans ma famille, d'avoir été aimée, et parfois réprimandée, comme on l'est dans sa propre famille. A un moment où tous les Juifs vivaient, au mieux, dans l'angoisse, la peur du lendemain, j'ai été entourée d'affection tant par toi que par tes quatre filles : Yvonne qui voulait m'adopter, Raymonde auprès de qui maman a parfois trouvé refuge et les jumelles, Odette et Georgette, que je considérais comme mes grandes sœurs.

Je suis admirative quand je repense à l'énergie dont tu as dû faire preuve jour après jour pour assumer, pendant ces années de guerre, la responsabilité d'une maisonnée de huit à dix personnes : l'eau à aller chercher au puits dans la cour, à remonter à l'étage, à faire chauffer pour la vaisselle, le bain hebdomadaire dans le grand baquet ; les énormes cabas que tu trimbalais quand, une fois par semaine, tu rentrais en autocar du marché de Nogent-le-Rotrou ; le potager pour compléter ce que ton mari, Georges, rapportait des fermes où il faisait des travaux de charpentier-couvreur ; le ménage, la cuisine... Tu n'avais jamais une minute à toi, même pour manger tu t'asseyais rarement : dans mes souvenirs, je te revois debout, près de la table, ton assiette à la main.

Je ne sais pas si tu avais l'impression de faire quelque chose de particulier en abritant chez toi, parmi d'autres enfants (Guiton, Paulo), une petite fille juive, ou bien si simplement, naturellement, tu pensais continuer ton métier de toujours, ton métier de nourrice, dans des conditions seulement plus difficiles mais, en aucun cas, tu ne pouvais ignorer le danger que tu encourrais en recevant chez toi ma mère, venue se remettre d'une opération chirurgicale, elle dont la présence et l'accent ne passaient certainement pas inaperçus dans un petit village où tout le monde se connaissait.

Après la Libération je suis retournée vivre à Paris avec ma mère, mon père, lui, n'est pas rentré.

Pendant plusieurs années je suis revenue chez toi pour les vacances comme on va dans sa famille à la campagne, puis en grandissant on se lasse des vacances familiales, je suis venue moins souvent. La dernière fois que je t'ai revue c'était peu après ton opération, puis tu as disparu, emportée autant par l'épuisement que par le cancer.


Pendant très longtemps j'ai pensé à toi avec une profonde affection mais sans plus. Ta conduite, comme cette période de ma vie, tout cela me semblait naturel, je pensais avoir eu une enfance comme tout le monde, j'avais passé quelques années à la campagne. Jamais je ne me suis sentie une enfant cachée, je n'ai eu peur que lors des bombardements américains (les bombes tombaient très près), j'ignorais que j'étais juive, je ne sais toujours pas si je portais un autre nom que le mien. C'est seulement depuis une dizaine d'années que j'ai senti que j'avais eu bien de la chance de te rencontrer. Permettre à une petite fille juive de traverser cette période dramatique avec une parfaite insouciance enfantine, c'est le miracle que tu as réalisé grâce à ton courage et à ton grand cœur qui faisaient de toi ce qu'on appelle, en yiddish, « a mentch », un être humain au sens le plus noble du terme.

Tu es morte trop tôt pour que je puisse te dire tout cela. Sois-en cependant remerciée aujourd'hui.
Ta toujours petite Monique

MONIQUE

 

 

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