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Témoignage de Michèle: à son maître d'école

Mémoire de maîtres, Paroles d'élèves

Extrait de l'Anthologie de témoignages touchants recueillis par Jean-Pierre Guéno dans *Mémoire de maîtres, Paroles d'élèves*

 

 

Témoignage de Michèle rendant hommage à son maître d'école

 

Monsieur,

Ce que je vois de vous, monsieur, c'est votre dos qui se détache sur le tableau noir. Vous étiez si grand, debout sur l'estrade cirée, et moi si petite, collée à mon bureau, à mon ignorance et à mes angoisses. Comment pourrais-je oublier ?

Sur le chemin de 1 école, le matin, j'avais à peine ramassé mes connaissances qu'elles s'éparpillaient au gré du vent et des herbes. J'allais, Petit Poucet semant ses cailloux gris, et mon sac était déjà tout vide ! Dans ma tête, ça se refusait. Les lettres et les mots ne jonglaient pas, ils tombaient, lourds et plats. Leur sens m'échappait. Les chiffres, n'en parlons pas. L'école était un paysage incertain, une esquisse inachevée. J'apprenais flou.


J'entrais dans la cour. La cloche sonnait. Je me tenais au premier rang, vous me l'aviez demandé. Mes nattes blondes sagement posées sur ma blouse, je vous regardais. Vous écriviez, de votre belle écriture ronde, la date, le travail du jour, les devoirs à rendre. Sous votre craie, les choses s'installaient chacune bien à sa place, dans un ordre immuable et rassurant. Sans vous retourner vous disiez d'une voix grave : « II y en a qui rêvent, je les entends ! »

Je baissais la tête. Ces mots étaient pour moi. Je rêvais de vous. Pour la première fois, après tant d'échecs, j'avais trouvé, dans votre silhouette, un espace bienveillant qui me séparait du tableau noir et me servait d'abri.

Lentement, je trempais ma plume dans l'encre violette et, en tremblant, j'ajustais la pointe métallique sur la première ligne du cahier. Elle crissait. Trois carreaux à gauche de la marge, il y avait un petit point rouge qui indiquait le départ. Alors, je prenais le risque d'oser, le risque de tracer et de laisser une marque.

Monsieur... monsieur... je n'ai pas oublié...

Votre dos. Et votre voix aussi. Une voix qui venait vers moi de si haut, de si loin, m'apportant dans ses intonations le souffle qui me guidait et m apaisait. Une voix ferme et douce. Conciliante et généreuse.


« Tu es capable, disait la voix, essaie encore ! » Je lui faisais confiance à cette voix-là qui me parlait sans crier et nie portait sans faiblir.

Et puis, vous descendiez de l'estrade et vous vous approchiez de moi. Je sentais le frôlement de votre blouse sur mon épaule et l'odeur de la craie sur vos doigts. Votre regard glissait de mes cheveux blonds jusqu'à mon cahier. Je ne respirais plus. Le silence me tenait lieu de tanière. J'attendais le moment où vos paroles me pousseraient à sortir et à reprendre la plume. En attendant, ce que je voyais sur le cahier ressemblait à une grande tempête pleine de vagues et de nuages. Sous la table, je frottais mes doigts moites et violets les uns contre les autres. Je chavirais. L'eau était sombre et profonde. « Ça vient, ça vient, continue comme ça, regarde, pour le M, tu fais comme un petit pont... », vous disiez.

Alors, je montais sur le pont, j'affrontais les vents, je devenais capitaine et le bateau fendait les flots. Et puis, un jour, j'ai su écrire. Vous m'aviez appris à gouverner, à commander, à dresser les lettres et les mots dans un ordre impeccable. Et surtout à les aimer.


Voilà, je n'ai pas oublié, monsieur.

J'ai mis mes pas dans les vôtres et, à mon tour, je tente aujourd'hui de devenir cette silhouette, cette voix et cette main que certains enfants attendent chaque matin, lorsque la cloche sonne.

MICHELE

 

 

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